Nier

NieR, la tragédie poétique et sanglante de Cavia


Tout en distillant toujours plus d’informations sur le futur NieR: Automata, Square Enix proposait récemment une réédition du premier opus, NieR, dans sa version Gestalt. L’occasion de se (re)plonger dans ce jeu aussi captivant que singulier, dernier né du petit studio Cavia avant sa disparition. Sorti en 2010 au Japon et en occident, NieR est au départ un spin-off d’un autre titre du studio, Drakengard. On y incarne Nier, un homme dont on ne sait rien, dans un monde moderne à bout de souffle. Il tente de survivre aux côtés de sa fille malade, Yonah. Après un pacte avec un grimoire étrange pour sauver leur peau, un combat sanglant contre des ombres humanoïdes, et un bond dans le temps de 1300 ans sans aucune explication, on retrouve nos deux protagonistes, d’apparence inchangés, dans un monde médiéval où subsiste quelques traces d’une technologie passée. Yonah est toujours malade, et son père tente par tous les moyens de la faire échapper à une mort certaine.

NieR est l’un de ces jeux différents, à tous les points de vue. Les premières heures de cet A-RPG sont éprouvantes : rien n’est, en effet, vraiment attrayant, si ce n’est la musique de Keiichi Okabe, sublime : les graphismes sont datés, l’ambiance est lourde et les quêtes ne sont pas pour ainsi dire palpitantes. On incarne un père (ou un frère, selon les versions, mais nous reviendrons sur cette différence), un guerrier bourru et sans charisme, qui combat pour sa fille qui meurt à petit feu de la nécrose runique, une maladie incurable au coeur de la narration. Cette triste famille croise le chemin d’un livre prétentieux qui s’exprime comme un dandy anglais, Grimoire Weiss, et de Kainé, une jeune femme à la tenue douteuse et à la langue fourchue. On assiste, impuissant, à la fragile existence de Yonah qui s’étiole, et on erre de villes en villes pour trouver un remède, tout en enchaînant inlassablement les coups d’épées et de magie noire contre des ombres coriaces pour un début d’aventure. La montée en puissance est lente, les secrets de ce monde peinent à s’illustrer : bref, les premières heures de NieR ne sont pas vraiment une partie de plaisir. 

Les apparences sont trompeuses

Mais pour qui décidera de s’accrocher, peu à peu, la magie opère : on s’habitue à ces mécaniques rudes et ces graphismes arides, à cette singulière équipe dont chaque protagoniste révélera de tragiques secrets, à l’image du dernier venu, Emil, un garçon aux yeux bandés aussi mystérieux que touchant. On découvre même un univers fantaisiste ingénieux, à l’instar de la ville de l’Aire ou de Façade, à la croisée entre technologie et monde primitif. Et malgré l’ambiance pesante du titre, on se prend à rire de l’humour noir de Weiss et de ses joutes verbales avec Kainé, de la vulgarité mêlée d’élégance de cette dernière, ou des étonnantes interrogations d’Emil. Le jeu va crescendo. Après la première partie de jeu austère, la seconde se veut plus vive à tous niveaux : les combats sont bien plus nerveux grâce à la possibilité de varier les plaisirs en usant d’armes à deux mains ou de lances, tout en exploitant tout le potentiel magique du Grimoire Weiss. Les sorts sont plutôt réussis et variés : entre autres, un immense poing ravageur viendra accompagner les adeptes du combat au corps à corps, les Javelots Noirs sont parfaits pour les attaques à distance et la Farandole Noire offre une protection efficace contre les hordes d’ombres qui fonderont parfois sur l’équipe. Chacun pourra ainsi développer son propre style de combat, le choix étant laissé au joueur de personnaliser ses commandes comme bon lui semble. Même l’aspect graphique du jeu semble s’améliorer : malgré la pauvreté des textures, de nombreuses cinématiques de bonne facture viennent agrémenter la seconde partie de l’aventure et certains plans et décors sont joliment mis en valeur par des jeux de lumière très réussis.

Mais c’est surtout lorsque ses personnages se dévoilent et grâce à son scénario parfaitement mis en scène que NieR montre tout son potentiel. Les membres de cette attachante équipe ont tous en commun leur différence et un côté monstrueux. Nier, notre quadra au physique archaïque est cerné d’un masque de fer, et son obstination à parvenir à ses fins prendra vite une tournure sordide. Emil, à l’allure noble et à l’innocence d’un agneau, se révèle être une machine à tuer capable de pétrifier d’un regard. Et que dire de Grimoire Weiss, qui est un … livre volant ? Quant à la fascinante Kainé, elle possède un bras maléfique, et le mystère plane autour d’elle, qui fut rejetée et discriminée toute sa vie. En plus d’être atypiques, ils sont criants d’humanité, complexes, et il sera difficile de rester de marbre face à leur souffrance et leurs émotions.

Un jeu à la croisée des genres, aux multiples influences

NieR est également un jeu étonnant de par ses mécaniques : en effet, il emprunte aussi bien aux A-RPG, qu’aux beat’em all, et plus étonnant encore, aux shoot’em up. La personnalisation propre aux RPG est même plutôt limitée : il est possible d’améliorer ses armes grâce à la forge, mais la récolte de matériaux, très aléatoire, est assez fastidieuse. Il est par contre possible d’assigner à ses armes et sorts des « qualificatifs« , récoltés contre les ombres et qui permettent de booster certaines caractéristiques. En parallèle, il n’est pas rare dans un même environnement de devoir passer d’un type de gameplay à un autre. Après avoir affronté une horde d’ombres des projectiles réguliers à éviter pourront s’abattre sur nous ou bien une visée type platformer en 2D pourra faire irruption. Au départ déroutant, ce mélange des genres devient peu à peu naturel et donne une touche de dynamisme à l’ensemble. Les combats contre les boss sont d’ailleurs plein d’inventivité et épiques, à la manière d’un Shadow of the Colossus ou d’un Zelda.

Du manoir glauque à la Resident Evil aux animations Zelda-esques, le jeu ne manque d’ailleurs pas de références à ses pairs. NieR se risque également à d’autres expérimentations un peu folles le temps d’une épreuve : dans La Forêt des légendes, les habitants sont malades du « songe mortel », une maladie qui se transmet par les mots. Le joueur est ainsi soumis à un récit narratif (sans aucune image, avec la musique comme seul accompagnement) et doit résoudre des énigmes pour lever le sort, à la manière des livres dont vous êtes le héros. Une simulation de pêche (insupportable) ainsi qu’un jardin où l’on peut créer diverses combinaisons de fleurs à la Animal Crossing sont également de la partie. S’il est loin de réussir sur tous les (nombreux) plans qu’il aborde, Nier a le mérite d’être un jeu qui ose, qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus, au risque de déstabiliser le joueur.

Quand narration rime avec émotion

Nier est un joyeux bordel parfois maladroit dans ses désirs d’expérimentation mais est surtout une histoire sombre et poétique. Les retournements scénaristiques sont nombreux et bien pensés, et pour vraiment saisir l’univers et ses enjeux dans son ensemble, il faudra recommencer le jeu plusieurs fois. A l’instar de Drakengard, autre titre phare du studio Cavia, NieR possède plusieurs fins (A,B,C et D). L’histoire de NieR fait d’ailleurs suite à la fin E du premier Drakengard. Pour accéder à celles-ci, il faut recommencer le jeu à mi-chemin, et chacune offre des éclaircissements sur le passé des personnages et des points de vue divergents sur les mêmes événements. Il serait difficile de développer ce sujet sans gâcher le plaisir de ceux qui se lanceront dans l’aventure, mais NieR explore avec une justesse parfois cruelle les sentiments humains ainsi que des thèmes matures tournant autour de la mort et de l’âme, de la souffrance liée à l’exclusion, la différence, le tout sans jamais être manichéen et avec beaucoup d’émotion.

Le jeu laisse malheureusement nombre de questions sans éclaircissements. Heureusement, un artbook, le Grimoire NieR, est sorti au Japon et explique les zones d’ombres par le biais de chronologies, d’interviews et même de courtes histoires à la manière des récits présents dans le jeu. Une traduction en anglais a été réalisée par des fans et est disponible en ligne. A sa lecture, on ne peut s’empêcher d’éprouver du regret et une grande frustration devant les ambitions de Yoko Taro, la tête pensante du projet, pour NieR. Il est dommage que ces dernières n’aient été qu’effleurées en jeu. Faute de budget ou choix, les diverses pièces du puzzle en main (La fin E de Drakengard, les 4 fins de NieR + le Grimoire NieR), c’est un univers s’étalant sur plusieurs centaines d’années qui nous est offert, aux intrications telles que jamais, en franchissant la plaine septentrionale pour la première fois, il n’aurait été possible de se douter d’un tel dénouement.

NieR_Yonah_Artwork

NieR doit également beaucoup à sa musique, qui lui confère son ambiance unique et poétique. Keiichi Okabe a réussi à créer une ambiance sonore cohérente avec l’univers du jeu et variée. Aux instruments classiques comme le piano ou le violon se mêlent chant clair, percussions, choeurs et parfois même des sons métalliques. Immersive et magique, aucune piste n’est à écarter. Même les moments les plus insignifiants et répétitifs se trouvent magnifiés, à l’image de Hills of Radiant Winds qui retentit à l’approche de la plaine septentrionale, mainte fois traversée pendant l’aventure. D’autres, récurrentes, sont déclinées en plusieurs versions, comme l’emblématique Song of the Ancients ou le thème de Kainé.  Emi Evans, la voix et l’âme de cette bande son, a écrit les paroles des diverses pistes dans un langage imaginaire, inspiré de diverses langues européennes. L’idée était de prendre les sonorités du gaélique, du portugais ou encore du français et d’imaginer ce en quoi ces langues pourraient s’être transformées après les 1300 ans qui nous séparent des aventures de NieR. Sur Grandma, une chanson particulièrement mélancolique au piano, on croirait par exemple entendre des paroles en français.

Frère ou père, même combat

NieR, c’est également cette confrontation entre les visées occidentales et japonaises du héros de jeu vidéo. Ou pour être exacte, l’image que se font les éditeurs (ici, Square Enix) de ce qui plait ou non en occident. Deux versions du même jeu sont en effet disponibles : Replicant et Gestalt. Le premier, où l’on incarne un jeune androgyne, le frère de Yonah, est sorti uniquement au Japon. Pour la version Gestalt, sortie simultanément sur le sol nippon et occidental, Nier est repensé pour l’occident et est ainsi un papa poule montagne de muscles et baroudeur, qui transpire la virilité. Le changement de protagoniste est la seule différence entre les deux versions. Mais on retrouve en parallèle des personnages très typés fantasy japonaise, à l’image de Kainé, en petite tenue sur le champ de bataille malgré ses armes et pouvoirs démesurés. Il est à la fois amusant et bizarre de mettre la main sur Gestalt et de découvrir ce mélange. Rares sont les jeux où un homme de l’âge de Nier (la quarantaine), ni beau, ni charismatique, ni doté d’un quelconque pouvoir, prend les armes pour sa fille. Au final, cet étrange protagoniste n’en est que plus crédible par rapport au jeune homme de Replicant : quoi de plus évident pour un père que de tout faire pour son enfant et de tenter de le sauver peu importe le prix ?

Nier2

NieR est sorti en 2010, c’est à dire la même année qu’un certain Final Fantasy XIII. Boudé pour ses graphismes d’un autre temps, mais fort de son originalité, de son scénario et personnages inoubliables, NieR est la preuve que la valeur d’un jeu ne se mesure pas qu’à sa beauté graphique. Expérimental, immersif et émotionnellement prenant, les qualités de NieR se trouvent ailleurs. Et ses faiblesses techniques pourraient bien être comblées avec l’arrivée de NieR : Automata, sa suite spirituelle. Avec Yoko Taro et Keiichi Okabe toujours au coeur du projet et PlatinumGames (Bayonetta, nul besoin d’en dire plus), ce jeu s’annonce jouissif à tous les niveaux. Espérons qu’il garde la même intensité et qualité de narration que son grand frère.

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Sources, crédits & pour approfondir : 

Grimoire NieR (traduction anglaise)
Les histoires courtes, en français (Grimoire-Cendre)
L’OST de NieR, piste par piste (Archaic)


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